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extraits

Un théâtre sur la route

 

 

JEANNE

Firmin Gémier ! Quel ami magnifique ! Quel homme supérieurement intelligent et bon. J’ai été sa pensionnaire au Théâtre Antoine. On travaillait beaucoup mais on vivait un rêve merveilleux dans le sillage d’un homme de génie ! Et surtout, j’ai participé à son théâtre ambulant. Je garde un souvenir ému de ce temps-là. Je dois tout à Gémier. J’ai commencé mon apprentissage à dix-huit ans sous sa direction, c’était un vieil ami de mon père. Eh oui ! Je suis fille de comédien et je n’ai jamais rien fait d’autre dans ma vie que de jouer des pièces de théâtre. Cette atmosphère de coulisses, cette odeur de maquillage, de fond de teint me sont aussi nécessaires pour vivre que l’oxygène.

Et c’est grâce à Gémier que j’ai rencontré mon mari, Charles Gir. Il traînait avec ses crayons et ses pinceaux au théâtre Antoine, entre deux croquis de danseuses à l’Opéra.

 

CHARLES

On pensait convoler en justes noces à la fin de la saison théâtrale, et profiter des douceurs de l’été 1911. Et puis patatras ! le théâtre ambulant a remis à plus tard notre projet de mariage.

 

JEANNE

Gémier ignorait que les vacances pouvaient exister, il ne pouvait vivre hors de son théâtre, c’est pourquoi il avait imaginé ce splendide moyen de ne pas s’en séparer pendant l’été.

 

CHARLES

Non content d’être le grand acteur, le directeur intelligent, l’homme charmant que l’on sait, Gémier s’était avisé de devenir le premier impresario de France en créant son théâtre national ambulant.

 

JEANNE

Parvenu à l’apogée de sa carrière, il aurait pu profiter des vacances pour se retirer à La Rabouilleuse, sa coquette propriété de Vaucresson, et jouir en paix d’un repos bien mérité, dans la société d’Andrée Mégard, sa femme, et des écrivains, ses amis.

 

CHARLES

Mais non ! Sa saison d’hiver terminée, sans prendre le temps de souffler, avec l’ardeur combative et l’opiniâtreté d’un homme de vingt ans, il se lance, non pas à l’aventure, mais vers un but nouveau qu’il a rêvé d’atteindre et qu’il atteindra, simplement parce qu’il l’a voulu.

 

ANDRÉE

Rien ne peut l’arrêter dans les plus audacieuses entreprises ; si on lui fait entrevoir les difficulté, les échecs possibles, il a une façon de rire qui vous fait comprendre que, moralement, il court, il vole, malgré les résistances, sur la route de son désir, qu’il bondit par-dessus les objections, que la difficulté l’exalte et que plus elle est grande, plus il a de plaisir à la dominer et à vaincre le destin !... La fameuse devise : « Il boit l’obstacle », semble avoir été inventée pour lui, autant que pour le pneu Michelin.

 

GEMIER

Quand je n’ai pas d’embêtements, je m’embête.

 

ANDRÉE

Le secret de cet acteur adulé, chargé de gloire et d’honneurs, c’est l’ennui. C’est pour secouer la morsure du spleen qu’il s’est lancé dans des expériences comme le théâtre ambulant. Et puis sorti du peuple, il voulait faire quelque chose pour le peuple.

 

GEMIER

Ma toute première impression de théâtre me fut donnée lorsque j’avais treize ou quatorze ans, sur une place de village, à Eaubonne, où j’habitais avec mes parents, tout près d’Enghien. Un homme et une femme, sur le balcon d’une roulotte, éclairés par deux torches, s’envoyaient de longues tirades de Pyrame et Thisbé avec la gaucherie des artisans du Songe d’une nuit d’été. J’ai été ravi et étonné. Ces gens furent applaudis, et c’est peut-être cela qui me donna plus tard le goût pour l’aventure, et pour le théâtre ambulant, que j’ai créé en 1911. Mais ces deux braves gens, avec une voiture et un bon petit cheval, se contentaient du cinq kilomètres à l’heure, tandis que moi j’avais vingt-sept voitures, huit locomotives et beaucoup de soucis ! Tellement que je les regrette et que je me suis promis de recommencer.

 

ANDRÉE

Il n’y a ni trêve, ni repos pour des hommes de sa trempe. Quel contraste avec la première vision que j’ai eu de lui, alors que j’étais pensionnaire au théâtre du Parc à Bruxelles. Le Théâtre-Libre, Antoine en tête, était venu y donner des représentations. Lorsque la troupe a débarqué, j’ai été frappée par l’aspect timide d’un grand jeune homme blond, portant, enfilés dans l’un de ses bras, plusieurs abat-jour en carton vert qui devaient servir aux mises en scène réalistes d’Antoine. C’était Gémier. Dix ans plus tard, en 1901, j’étais revenue à Paris. Le jeune homme aux abat-jour verts avait fait du chemin. Une force mystérieuse nous a poussé l’un vers l’autre pour la seconde fois, et je suis devenue sa femme. Ensemble, nous avons connu notre premier grand triomphe en 1903 avec La Rabouilleuse, magnifiquement adapté du roman de Balzac par notre ami Émile Fabre, futur directeur de la Comédie-Française.

 

EMILE FABRE

Quand j’ai connu Gémier, en 1892 à Marseille – il tournait avec le Théâtre-Libre d’Antoine, c’était alors un grand garçon efflanqué, aux bras ballants. Silencieux et rêveur, il était malaisé de lui tirer quelque parole. Beaucoup d’hommes qui ont eu des jeunesses besogneuses, hors des milieux bourgeois ou mondains, gardent toujours en eux, si haut qu’ils puissent s’élever, quelque chose de contraint et de gauche. Mais Gémier, quelques années après, quand il abordait son sujet, le développait avec une telle éloquence, avec une telle conviction, que même si on n’entrait pas dans ses vues, on ne pouvait qu’admirer la foi généreuse qui le transportait et faisait de lui comme une sorte de prophète.

 

GEMIER

Vous verrez, vous verrez, ce théâtre ambulant fera sensation et le public s’intéressera à lui partout où il passera. Il aura cet attrait de la chose fugitive, la chose qui vient du dehors et qui ne doit pas rester. D’ailleurs, les théâtres ambulants ont sur les autres cette supériorité qu’ils excitent davantage la curiosité. Si dans une ville une troupe joue au théâtre le même soir qu’un théâtre forain sur la place publique, le théâtre forain regorgera de monde, tandis qu’il n’en sera pas de même du théâtre en pierre… L’esprit humain est ainsi fait que tout ce que l’on peut avoir aisément ne fait plus envie, mais qu’au contraire la chose éphémère est désirée. C’est pourquoi un théâtre qui va de ville en ville, en ne restant qu’un, deux ou trois jours dans chacune, est appelé à un grand succès.

 

EMILE FABRE

Vous êtes excellent psychologue !

 

GEMIER

Oh ! quand on a vécu un peu… Mais, en dehors de toutes ces considérations, ne croyez-vous pas que celui qui fera jouer dans les plus petites villes non dotées de théâtre, les pièces de Paris avec leurs créateurs et dans leur vrai cadre, fera bonne œuvre artistique ?

 

EMILE FABRE

On ne saurait trop le féliciter de son initiative. Et quand comptez-vous commencer l’exploitation de ce théâtre ?

GEMIER

Au printemps 1911, et je donnerai la première à Paris, sur une place publique ! Vous verrez, cela fera du bruit dans le monde théâtral.

 

EMILE FABRE

Et comment, mon cher Gémier, vous est venue cette idée de théâtre ambulant ?

 

GEMIER

Mais le plus simplement du monde, « en tournant » au hasard des pérégrinations habituelles aux comédiens. Tous ceux qui ont mené des troupes à travers nos provinces ont pensé, avant moi, au théâtre voyageur. Pas un impresario qui n’ait souhaité remplacer les salles désertées, poussiéreuses, parfumées au « pipi » de chat, les scènes dépourvues de matériel et de lumière par un vrai théâtre roulant, confortable, lumineux et montant ses tréteaux partout où il y a un public pour voir et entendre.

Et je vais vous dire une chose qui va vous faire bondir, mon cher Fabre : le théâtre en pierre, le théâtre fixe est une hérésie. Il est contraire au principe vital, à l’idée fondamentale du théâtre. Peut-on comparer ce théâtre aux racines de pierre, aux pieds stupides, encastré dans d’autres immeubles, qui se range le long du trottoir pour laisser passer la foule, qui a l’air d’une maison, comme une autre maison, le théâtre qui attend le spectateur et que le spectateur sait trouver là, toute l’année, dont les étages et les différentes catégories de places rappellent au public qu’il est divisé, lui aussi, par classes sociales, la salle sévère, qui invite aux cérémonies, à la solennité. Peut-on comparer ce théâtre-là à un théâtre qui, tout à coup, traverse la ville au bruit de ses huit locomotives, de ses voitures, camions, ateliers, et qui, sans prévenir, vient se mettre sur une place, un boulevard, barre la route, force le passant à s’arrêter, à regarder sa façade, ses affiches, le passant qui sait que cette construction ne sera plus là le lendemain et ne reviendra plus que dans une, deux ou trois années… Et s’il s’agit d’un théâtre de Paris, qui a d’énormes succès, qui vient là, dans la ville, avec sa troupe de Paris, son administration, ses fauteuils, et des prix moins chers qu’à Paris, et une scène neuve, des machines électriques plus modernes qui permettent des jeux de lumière plus savants. N’est-ce pas irrésistible ?

D’ailleurs, est-ce qu’il n’y a pas, à l’origine de notre art, comme un besoin de vie nomade que notre époque intellectuellement absorbée par les capitales et les grandes villes, paraît avoir singulièrement méconnu ? Et le vrai théâtre, le théâtre logique s’inspirant d’une tradition millénaire, n’est-il pas, dès lors, celui qui se déplace, qui va au-devant de la foule et l’appelle bruyamment au spectacle, comme faisaient naguère nos premiers baladins, ceux qui furent sur les routes, les premiers acteurs, nos primitifs à nous ! Au reste, cet art-là, cet art émigrant, vivant, sans cesse renouvelé, c’était celui de notre cher et grand Molière. Vous souvient-il des termes enthousiastes dans lesquels Catulle Mendès saluait la venue de ces théâtres ambulants qui représentaient si fidèlement à ses yeux la vieille et souveraine idée de notre art.

 

EMILE FABRE

Catulle Mendès, le poète, avait écrit un projet de théâtre ambulant pour le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts en 1901. Entre nous, Gémier a repris la plupart de ses arguments…

 

ANDRÉE

Bien avant Mendès, Gémier avait déjà en tête le théâtre populaire, il était très ami avec Maurice Pottecher, le créateur du Théâtre du Peuple à Bussang en 1895. Et en 1903, Gémier demeura très pénétré de l’ouvrage de Romain Rolland Le Théâtre du Peuple ; il en fit largement son profit. Il en discutait souvent avec notre ami Joseph Paul-Boncour, grand homme politique, futur président du conseil. C’est d’ailleurs ce dernier qui a révélé les détails du théâtre ambulant dans son rapport sur le budget des Beaux-Arts en 1910.

JEANNE

Je me souviens. L’originalité de ce projet et la personnalité de Gémier ont donné à cette nouvelle sensationnelle une très grande importance. 

© Christophe Martin, 2013