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extraits

Syndromes aériens

[1]

            Ne fais rien, ne crois en rien, ne veux rien, ne suis rien, ne sens rien. Si, si, sens cette odeur de poissons pourris, même ici, elle poursuit. Hume l'air, viens ici parce que les odeurs de parfums sucrés, de crèmes bronzantes remplissent les narines, nettoient la tête, font gonfler le... et oublie le temps d'un relent l'odeur de poissons pourris.

            Ici, regarde sans voir, sens sans ressentir. Regarde les filles pendant des heures, scrute la mer, l'horizon, repère les filles à leurs ombres, passe temps à les imaginer sous leurs... Reste jusqu'à la nuit tombante, jusqu'à ce que ne puisse plus rien distinguer. Regagne alors lentement le deux pièces familial, le plus lentement possible, sans faire remarquer. Pense à journée, aux nombres de filles qu'ai vu, les note sur un petit carnet. C'est de plus en plus long, il faut rester longtemps maintenant si on veut voir plus qu'un visage, apercevoir des cheveux, des bras, des jambes. Il y a une dizaine d'années, c'était autre chose, on ne savait pas où donner de la tête. Quand on voit une fille sous ses..., on a le temps de s'imaginer plein de choses. On s'imagine comment est la fille sous ses..., un joli petit minois, un petit sourire, une mèche rebelle et on se fait le film, pars en voyage avec elle, la suis partout, imagine tous ses gestes, l'accompagne jusque dans ses moindres recoins. Mais l'odeur de poissons pourris ramène à la...

            Ne fais rien, car faire quelque chose ici est beaucoup trop dangereux, ne demande rien, qu'on laisse tranquille. Si on vient demander ce que sais, ce qu'ai vu, ce qu'ai entendu, sais rien, ai rien vu, ai rien entendu, aime trop le soleil. Le soleil.

            Oncle avait ramené cette cassette de la... et grand-mère l'adorait avant qu'elle ne devienne sourde. C'est la seule à ne pas trembler dans la maison à cause des bruits d'explosion. C'est un cas grand-mère. Déjà, père dit qu'il ne sait plus si c'est sa mère ou sa grand-mère. Pendant la..., il est parti dans le maquis. Il s'est fait prisonnier et il est resté huit ans en prison. Quand il est revenu, il n'y avait plus qu'une femme à la maison, il n'a jamais su si c'était sa mère ou sa grand-mère. A avis, c'est plutôt sa grand-mère, en tout cas elle l'appelle fils, et c'est la seule à l'engueuler. Avant quand elle était moins sourde, dès qu'il y avait une explosion, un feu d'artifice ou un pétard, elle voulait toujours aller chercher sa kalach comme elle disait et descendre dans la rue. Mais père l'a vendue, la kalach, sinon, elle aurait fait un carton.

            Avant les filles passaient ici comme des vagues pour aller à l'université, gaies, rieuses, parfumées et légèrement vêtues. Ne suis jamais allé à la fac, suis autodidacte, suis autodidacte et aime beaucoup les autos mais n'ai pas permis de conduire. Un jour, on a chopé une mercédès, on a fait un tour avec avant de la brûler. Grande classe, ça changeait de la 4L d'oncle, oncle, Ahmed, celui qu'était dans l'administration. Ai passé plus de temps à la sortie de la fac que n'importe quel étudiant, leur parlais pas, aurai pu mais ne sais pas quoi leur dire, les regarde et c'est tout. Parfois elles souriaient en passant à côté, certaines frôlaient mais disais rien. Dis jamais rien, encore moins aujourd'hui qu'hier. D'abord, n'ai rien à dire, n'ai pas d'avis, n'ai pas d'idées. Préfère regarder les filles.

            Depuis qu'on a les paraboles, tous les premiers samedis du mois, on se mate Canal plus. La première fois qu'ai vu ça, ai halluciné, ne savais pas que ça existait, ça a même écœuré. Enfin bon, à chaque fois, arrange pour le voir. En attendant que marie, ce qui risque de prendre du temps vu situation, qu'ai pas d'appartement. Pourtant, n'ai pas envie d'être comme cousin, encore... à 37 ans. Comment pourrais rencontrer des filles, les filles elles passent devant, elles s'arrêtent pas, peut-être devrais les siffler, mais suis trop... 

© Christophe Martin, 1998