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extraits

Des étoiles plein la tête

 

 

            Quand j’étais petit, je voulais être invisible, j’avais inventé une histoire que j’ai racontée un jour à un petit voisin de mon âge, il est décédé depuis dans un accident de moto. Le jour de sa mort, mon père m’a fait venir près de lui, il m’a dit, juste avant de passer de vie à trépas, d’une voix faible : mon fils, je vais te confier un grand secret ; dans le cellier, il y a une bouteille, tout en haut et à gauche. Prends cette bouteille, ne la montre à personne, elle a un pouvoir magique, mais surtout ne la montre à personne. Si tu bois une goutte de ce breuvage, il te rendra invisible pour une journée, mais attention, une seule goutte. Et il est mort. Je suis allé chercher la bouteille, je l’ai cachée dans ma chambre, j’en ai bu une seule goutte, je me suis déshabillé ; au fur et à mesure que j’enlevais mes vêtements, je disparaissais, je suis allé me voir dans la glace, je n’ai rien vu. J’ai décidé de sortir, c’était l’hiver et j’étais tout nu, je suis allé rendre visite à une voisine, une jeune femme d’environ 25 ans que je croisais presque tous les jours dans les escaliers de l’immeuble et avec qui je n’échangeais qu’un petit bonjour timide. J’ai mis ma clé sous le paillasson pour ne pas qu’elle flotte dans les airs, j’ai mis un petit carton à trois mètres de la porte de ma voisine, j’ai sonné, elle a ouvert, a vu le petit carton, est allée le chercher, j’en ai profité pour pénétrer chez elle, elle est rentrée à son tour en claquant la porte, elle est allée dans la cuisine, a jeté le carton dans la poubelle, je l’ai suivie, c’était le matin, elle était en peignoir, il flottait une douce odeur de café, je l’ai regardée finir son petit déjeuner, j’avais un peu froid debout, les pieds nus sur le carrelage de la cuisine, elle est allée se faire couler un bain, quand la baignoire a été remplie, elle a branché un petit poste de radio, elle a enlevé son peignoir et s’est glissée dans l’eau fumante. Elle est restée dans l’eau à chantonner, à se frotter et s’est lavée les cheveux. Puis elle a vidé la baignoire, s’est mise debout, s’est rincée le corps et est sortie de la baignoire. Après avoir longuement séché ses cheveux, elle est partie dans sa chambre pour s’habiller, elle regardait sans cesse son réveil et s’apprêtait probablement à sortir. J’ai un peu paniqué, j’ai décidé de sortir avant elle pour ne pas être enfermé dans son appartement, je suis remonté chez moi, la clé était toujours sous le paillasson, je suis rentré et j’ai attendu que mon corps réapparaisse, je me suis endormi. Quand je me suis réveillé, j’étais de nouveau visible et...

            Ma mère venait dans ma chambre le soir, elle me parlait de Dieu et du Christ. Je lui posais des questions, elle m’expliquait tout en large et en travers puis ensemble nous récitions quelques prières, ensuite elle me déposait sur le front ou la joue, un tendre baiser, elle éteignait la lumière, et je m’endormais en pensant à Dieu, au Christ et aux douces paroles de ma mère. C’était cette même douceur qui me réveillait le matin et je me sentais plein d’un souffle divin. Serein, heureux, je souriais et je voyais les sourires refleurir sur les visages des gens que je croisais. Je voulais rendre service, faire le bien autour de moi. J’étais toujours gentil et gai. Chez moi, je mettais la table, je la débarrassais, je faisais la vaisselle, je descendais la poubelle, je passais le balai, l’aspirateur et la serpillière, j’aidais mon père dans le jardin et à bricoler, je faisais mes devoirs, j’aidais ma sœur à faire les siens, j’allais à la messe où je chantais de bon cœur et je faisais la quête, je faisais mes prières : le matin en me levant, avant chaque repas et le soir avant de m’endormir. J’étais heureux, je savais que je pouvais aider les gens. J’étais toujours joyeux, toujours jovial avec les autres. Même lorsque je souffrais, je dépassais ma souffrance. Je pensais avant tout à celle des autres et j’essayais de les aider. Ma famille d’abord, puis mes camarades de classe et bientôt les habitants de ma petite ville. Face à chaque situation, je me demandais comment le Christ aurait fait et ce que ma mère aurait dit. Ce qu’il aurait fait et ce qu’elle aurait dit, je l’appliquais. Les gens venaient, de plus en plus nombreux, se confier à moi, je les écoutais, je leur disais quelques mots en leur prenant les mains et ils repartaient en me remerciant, sereins, heureux, gentils, rayonnants. Des gens venaient de tout le pays pour me parler et je me déplaçais aussi, à la demande de ceux qui ne pouvaient voyager. Et puis, des gens ont commencé à m’appeler de l’étranger, des gens importants. Je ne faisais que les écouter et leur dire quelques mots en leur prenant les mains. J’ai vu des milliers de gens, des plus pauvres aux plus riches, des plus démunis aux plus responsables. Peu à peu, ils devenaient heureux, sereins, gentils, rayonnants. Ce bonheur se communiquait partout sur la terre, les hommes et les femmes étaient gagnés par cette joie et cette sérénité, ils... Non...

            J’ai toujours eu une balle ou un ballon dans les pieds, et même quand je n’en avais pas, je tapais dans tout ce que je trouvais, et je courais après tout ce qui roulait, je jouais partout et tout le temps, dans la rue, dans la cour de l’école, sur les terrains vagues, c’est là que j’ai appris à jouer véritablement, et puis après, il y a eu tout le travail pour y arriver, les frustrations, les humiliations, les footing à en vomir, les régimes diététiques, les gens qui ne croyaient pas en moi, les moments où je pleurais tout seul dans ma chambre en me disant que jamais je n’y arriverais et finalement la demi-finale à Séville, en juillet 1982, la moiteur d’une chaude soirée, les prolongations, deux-un pour nous, et puis ce but, j’ai reçu le ballon dans les pieds à la limite de la surface de réparation, j’ai fermé les yeux et j’ai shooté de tout mon cœur, j’ai ouvert les yeux pour voir le ballon heurter le poteau et rentrer dans les buts, je me suis mis à courir, en agitant mes petits bras, en criant et en levant les yeux au ciel, rien ne pouvait m’arrêter, je courais, je courais, je courais, j’agitais mes petits bras et je criais, je n’entendais même pas mon nom scandé par des milliers de personnes dans le stade, je courais vers Madrid, vers la finale, vers les Champs-Elysées, vers les étoiles, je volais, je volais, je volais, je vo... je...

© Christophe Martin, 1999