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 pièces

Chiens alanguis dépourvus et finalement jetés

Ma deuxième pièce, écrite en 1994 et inspirée (très librement aussi) par le suicide de Pierre Bérégovoy. De cet événement, il ne reste dans le texte que le décor (un banc au bord d’un canal), les prénoms des personnages (empruntés aux principaux dirigeants socialistes de l’époque), une partie du titre (le « jeter aux chiens » du discours de Mitterrand lors de l’enterrement de Bérégovoy) et une allusion directe à la mort de l’ancien Premier ministre au détour d’une conversation, comme un cheveu sur la soupe.

 

« Un premier mai ensoleillé. Un banc au bord de l'eau. Pierre chômeur, y a élu domicile. D'ici, il observe Kofi, Huguette, Edith, Lionel, Laurent, Martine, Yvette, François, Roland, Jean-Pierre et les autres qui parlent de tout et de rien, échangent des impressions, lavent leur linge sale en famille, caressent un rêve, aboient, tapent dans un ballon, allument, broient du noir, se baisent, se prennent et se jettent. Une fantaisie douce-amère, pleine de fraîcheur, d'entrain et d'élan, écrite dans une langue très élaborée et musicale. » (Répertoire d’ANETH - Aux Nouvelles Écritures Théâtrales)

 

Chacun vient dérouler les fils de sa vie, tenter d’en dénouer une partie, maladroitement.

Ils ne sont pas actifs au sens socio-économique du terme : chômeurs, jeunes en vadrouille, retraités déconnectés, femmes seules, paumés,… Le seul qui travaille est un balayeur noir analphabète, qui promène avec lui sa sagesse et sa philosophie africaines, en opposition avec celles des autres. Un gouffre d’incompréhension se creuse entre les personnages qui provoque humour et drame. Aucun n’arrive à s’entendre avec un autre. Ils parlent d’abord d’eux, de façon névrotique, désorganisée, impudique.

Avant de plonger, de sauter, avant de déclencher le petit bouton, avant d’avaler, il y a pourtant un pas, un espace, un trou, un gouffre à franchir. C’est ce moment, avant de franchir ce pas, qui m’a intéressé et comment on en est arrivé là, toute la vie autour qui continue comme si de rien n’était.

J’ai imaginé les regards qu’on pouvait porter sur les gens au bord du gouffre, ces paumés qu’on croise partout en ville, dans le métro, dans les rues, aux feux, dans les parcs, sur les bancs, et surtout les absences de regards. On ne voit plus ces gens-là à force de trop en voir. Nous marchons au milieu d’eux, les ignorant tels les monuments des grandes villes, préoccupés que nous sommes par ne pas mettre nos pieds dans la merde, préoccupés d’abord par notre propre merde.

 

11 personnages (4 femmes, 7 hommes), 47 pages.

 

Sélectionné au Répertoire d’ANETH (Aux Nouvelles Écritures Théâtrales) en 1995.

 

Création par Bruno Lajara, compagnie Viesàvies, à Vitry-sur-Seine (94), Gare au théâtre, festival Nous n’irons pas à Avignon, le 27 juillet 1999.