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extraits

Avoir 20 ans en 1914

Scène 25 : printemps 1918 : sur le front, l’arrivée des Américains

Louis, Casimir, Clarence un soldat noir américain, des soldats américains et français.

 

LOUIS

Ce sont des tanks Casimir, pas des tangs.

 

CASIMIR

C’est ce que je dis mon lieutenant, des tangs.

 

LOUIS

Mais non, des tanks ! avec un k.

 

CASIMIR

Oui, ben moi je parle pas anglais.

 

LOUIS

Il faut t’y mettre, maintenant qu’on combat avec les Américains.

 

CASIMIR

Vous aviez déjà vu des noirs mon lieutenant ?

 

LOUIS

Oui, bien sûr.

 

CASIMIR

Moi c’est la première fois, mais finalement ils sont comme nous mon lieutenant.

 

LOUIS

Oui, tu en doutais ? Ce sont des hommes comme nous.

 

CASIMIR

Il y en a un qui m’a dit qu’il était mieux accepté ici chez nous que chez eux. Mais comme je lui disais, quand on est recouvert de boue, on ne voit plus si on est blanc ou noir. Et on meurt tout pareil.

 

LOUIS

Oui, c’est vrai, à la guerre, on est tous logés à la même enseigne, mais chez eux, en Amérique, ils n’ont pas les mêmes droits que les blancs, c’est pour ça qu’il t’a dit qu’il était mieux accepté ici.

 

CASIMIR

Ah bon, comment ça, pas les mêmes droits ?

 

LOUIS

Là-bas, en Amérique, les noirs ne peuvent aller que dans certains bars, marcher sur un côté du trottoir, ils ont des places séparées dans les trains. Partout, il y a des panneaux « white only » : seulement pour les blancs.

 

CASIMIR

C’est pour ça qu’ils n’arrêtent pas de boire, par contre, ils tiennent pas la chopine, qu’est-ce qu’ils ont été malades hier.

 

LOUIS

C’est interdit chez eux, l’alcool, pour les moins de 21 ans.

 

CASIMIR

Ah bon, ben ils ont pas de chance. Que les noirs ?

 

LOUIS

Non, tout le monde.

 

CASIMIR

Mais non lieutenant, vous êtes déjà allé, vous, en Amérique ?

 

LOUIS

Non mais j’aimerais bien y aller.

 

CASIMIR

Alors vous savez, ils arrêtent pas de me parler de Lafayette, mais c’était qui ce Lafayette ? Enfin je connais le nom mais…

 

LOUIS

C’est un officier français, il a aidé les Américains pour leur indépendance en 1781, c’est un héros chez eux. Ils ont une dette envers nous, c’est pour ça qu’ils nous viennent en aide aujourd’hui.

 

CASIMIR

Ah ben, je savais pas tout ça. Et dites, mon lieutenant, vous n’avez toujours pas de nouvelles de votre fiancée ?

 

LOUIS

Non.

 

CASIMIR

Moi non plus. Vous croyez que ça marche vraiment les lettres carte. J’en ai écrit plusieurs à Léonie, à la pharmacie, chez ses parents, j’ai écrit chez mes parents, toujours rien, pas de réponse.

 

LOUIS

Ça passe par le comité international de la Croix-Rouge, c’est pour ça que ça met du temps.

 

CASIMIR

Vous avez vu comment ils sont maigres les prisonniers allemands maintenant. Ils souffrent beaucoup à cause du blocus. Et je me dis que nos familles doivent souffrir aussi, peut-être encore plus, ça me rend malade.

 

LOUIS

Avec les Américains, les tanks, on va bien finir par la gagner cette guerre, Casimir.

 

CASIMIR

Mais mon lieutenant, ce nouveau chef en Allemagne, Hindenburg, qu’est-ce qu’il prépare ?

 

LOUIS

Il aurait construit de nouvelles tranchées derrière la ligne de front pour qu’on ne puisse pas passer, la ligne Hindenburg, ils l’appellent.

 

CASIMIR

C’est pour ça que c’est calme sur le front, comme s’il se tramait quelque chose. On fait presque plus rien. Les Américains, ce sont de bons gars, mais ils vont vraiment nous permettre de gagner la guerre ?

 

LOUIS

Oui, je pense. Il va falloir s’attendre à une rude bataille car depuis que les Russes ont fait la révolution, les Allemands ont signé un traité de paix avec eux, alors tous les soldats allemands mobilisés sur le front Est vont rappliquer sur notre front.

 

CASIMIR

Oui, mais il paraît qu’ils sont encore plus mal en point que ceux en face de nous. Et puis, vous connaissez mes opinions, je pense que c’est une bonne chose la révolution en Russie, pour eux, pour le peuple russe, et même pour nous.

 

LOUIS

Peut-être pour eux, mais pour nous, ce n’est pas bon. Les Russes ont accepté de perdre de grands territoires pour avoir cette paix. Je n’aurais jamais cru ça d’eux et surtout de Nicolas II. Je pense que les Allemands ont aidé les bolchéviques à prendre le pouvoir car ils savaient qu’ils voulaient arrêter la guerre.

 

CASIMIR

Vraiment ? Vous pensez ça ? Ils n’auraient pas pu faire leur révolution sans l’aide des Allemands ?

 

LOUIS

Non.

 

CASIMIR

Pourtant, ils avaient déjà fait une tentative en 1905. Non non, c’est une bonne chose. Vous verrez.

 

LOUIS

Oui, bon, peu importe. Pour nous, ce n’est pas une bonne chose que les Russes ne soient plus en guerre.

 

CASIMIR

Mais il y a les Américains.

 

LOUIS

Heureusement. Mais s’il y a quelques unités comme la nôtre qui intègrent des soldats, la plupart ne sont pas encore arrivés. Pershing, le général américain, veut qu’ils se battent séparément, dans des vraies offensives, pas dans les tranchées. Et puis, tu as vu, les noirs, ils les mettent dans nos unités, mais ils ne les mélangent avec leur armée composée de blancs.

 

CASIMIR

C’est vrai ?

 

LOUIS

Oui. Enfin, c’est surtout grâce aux chars qu’on devrait pouvoir prendre de l’avance.

 

CASIMIR

Je m’en souviendrais toute ma vie des chars anglais à Cambrai en novembre dernier. Vous vous rappelez, mon lieutenant, quand on a été faits prisonniers par les Allemands et qu’on a vu débouler les 380 chars anglais, les boches ont décampé comme des lapins. On était tout surpris de pouvoir retrouver notre bataillon.

 

LOUIS

Oui. C’était cocasse.

 

Plusieurs soldats américains arrivent bruyamment. Casimir appelle l’un d’entre eux.

 

CASIMIR

Ah Clarence, viens ici !

 

CLARENCE

Yeah !

 

CASIMIR (à Louis)

C’est mon ami Clarence, Clarence Holiday, il vient de Baltimore, il a une petite fille de 3 ans qui s’appelle Eleanora.

 

LOUIS

Comment tu sais ça ?

 

CASIMIR

Il m’a montré sa photo et sa carte d’identité, je sais pas parler anglais, mais je sais lire !

Et il est musicien.

 

CLARENCE

Casimir, my friend !

 

Casimir

Je vais t’apprendre la chanson.

 

CLARENCE

Chanson ?

 

LOUIS

He wants to learn you a song.

 

CLARENCE

A song ! Ok my friend !

 

CASIMIR

Je commence.

« Je cherche après Titine

Titine, ah Titine !

Je cherche après Titine

Et ne la trouve pas »

À toi !

 

CLARENCE

« Je chèche apwès Titine… »

 

CASIMIR

Non.

« Je cherche après Titine. »

 

CLARENCE

« Je chèche apwès Titine… »

 

CASIMIR

Bon d’accord.

« Je cherche après Titine.

Titine, ah Titine !

Je cherche après Titine

Et ne la trouve pas »

 

CLARENCE

« Je chèche apwès Titine

Titine, ah Titine !

Je chèche apwès Titine

Et ne la twouve pas »

 

CASIMIR

Good !

 

CLARENCE

Who’s Titine ?

Your wife ?

 

CASIMIR

Hein ? Qu’est-ce qu’il baragouine ?

 

LOUIS

Il demande si Titine, c’est ta femme.

 

Le soldat américain mime les formes d’une femme.

 

CASIMIR

Non !

No !

Un chien !

 

LOUIS

A dog.

 

CLARENCE

A dog ?

 

CASIMIR

Yes, a dog.

Whaf, whaf, whaf !

 

CLARENCE

Ok !

 

Ils rigolent et continuent à chanter. Des soldats américains jouent le morceau « Castle House Rag », les hommes dansent et Clarence fait des claquettes sur une planche en bois.

© Christophe Martin, 2014