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extraits

Bleu blanc vert

I

1er chant.

LUI

Bleu, blanc, vert. Dès qu’il a posé son cartable sur le bureau, il a dit : « à partir d’aujourd’hui, je ne veux plus voir personne souligner les mots ou les phrases avec un stylo rouge ! » D’abord, j’ai pensé que le rouge était sa couleur, une couleur réservée exclusivement aux professeurs. « Maintenant vous ne soulignerez plus qu’en vert. » (Il lève le doigt) J’ai demandé pourquoi. Il nous a dit que, si on écrivait avec un stylo bleu sur la feuille blanche et qu’on soulignait en rouge, ça ferait bleu blanc rouge, les couleurs de la France. Il a dit qu’on était libres maintenant, libres depuis quatre mois, après cent trente-deux ans de colonisation, sept ans et demi de guerre, un million et demi de martyrs. Et il a écrit tous les chiffres au tableau, avec de la craie rouge. Il a dit qu’on devait maintenant oublier la France.

Le professeur a ajouté sur un ton menaçant : « vous devez respecter l’Algérie indépendante et ses martyrs ». Je respecte l’Algérie, et ses martyrs aussi. Puisque je suis indépendant, j’ai posé mon stylo bleu et j’ai sorti de ma trousse mon stylo noir. J’ai commencé à écrire. Ça ne fait plus bleu blanc rouge, c’était maintenant noir blanc rouge. Ainsi, je respecte mon professeur et mon pays, et ma liberté. Quand il est passé dans les rangs et qu’il a vu ma copie, il me l’a prise. Il l’a déchirée. Puis il a pris mon cahier posé sur la table. Il l’a déchiré aussi. Il avait l’air très en colère. Je n’ai pas compris pourquoi. Il a dit : « ça t’apprendra à obéir ». Lui, c’est notre professeur d’histoire. Il a beaucoup de mal à faire ses cours. Parce que ce n’est pas vraiment un professeur, comme beaucoup d’autres dans notre lycée. Parce que la plupart des professeurs de l’année dernière sont partis avant ou juste après l’Indépendance. Ils étaient Français. Alors on fait avec ceux qu’on a.

Quand je suis rentré chez moi, j’ai demandé à mon père quel était le pays qui avait un drapeau noir blanc rouge. Il ne savait pas, alors on a cherché dans un dictionnaire. Il y a un seul pays avec ces couleurs. C’est l’un des deux Yémen, et c’est un pays arabe. Il y a d’autres pays qui ont un drapeau avec les mêmes couleurs, mais avec du vert en plus : les Émirats arabes, la Syrie, la Jordanie. Que des pays frères. Alors je ne comprends pas pourquoi il a déchiré mon cahier. Parce que maintenant on est des Arabes à 300 %. C’est Ben Bella, notre nouveau chef historique, qui l’a dit : « nous sommes Arabes, Arabes, Arabes ». Comme ça, on a bien compris. On est frères, Arabes et socialistes. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, socialistes. Mon père dit que ça veut dire qu’on partage tout également. Ma mère a l’air d’accord. Mais quand elle sert les repas, il y a toujours plus de viande et de fruits pour mon père que pour mon frère, elle et moi. C’est peut-être parce que mon père n’a pas beaucoup mangé de viande en prison. Avant l’Indépendance, mon frère et moi, on ne devait pas dire à l’école que notre père était en prison. Maintenant, c’est ce qu’il faut dire en premier. Je suis le seul fils de combattant dans ma classe. Les autres, ils ne peuvent pas en dire autant. Il y en a qu’on appelle fils de marsiens, parce que leur père s’est engagé au mois de mars. La guerre était presque finie. Moi, ce n’est pas la même chose : je suis fier de mon père. Il est allé dans les djebels parmi les premiers pour la libération du pays. Quand il est revenu, je ne l’ai pas reconnu, lui non plus. J’avais sept ans quand il est sorti de chez nous pour monter au maquis, j’en ai treize maintenant. Quand il est revenu, il est resté quelques jours au village avec nous puis il est reparti. Et un jour, il est revenu avec une camionnette et il a dit : « on va à Alger ». Depuis ce jour-là, on vit ensemble à Alger dans un bien vacant. Les biens vacants, c’est des appartements meublés. Il y en a encore plein dans notre immeuble et dans tout le quartier. On est au bâtiment A. Huitième étage. Notre immeuble est peint en blanc, mais le dessous des balcons est bleu. C’est très beau, très propre. Mais quelquefois il y a des femmes qui mettent à sécher des vêtements rouges sur les balcons de l’immeuble. Il y en a même qui ont mis des rideaux rouges aux fenêtres pour se protéger du soleil. Il faudra que j’en parle à ma mère. Elle irait expliquer aux voisines que maintenant on n’est plus obligés d’être aux couleurs de la France. Au contraire. Mais ce serait plus simple de repeindre l’immeuble en vert. Ou juste le dessous des balcons.

 

 

ELLE

L’été est fini. Fini le temps où je pouvais me croire chez moi partout. C’est que notre immeuble est grand : douze étages pour les deux bâtiments, A et B, et six étages pour le C. Avec deux appartements à chaque palier et trois pour le C, ça fait beaucoup. Je pourrais compter, mais je n’aime pas les opérations. Je déteste les mathématiques. Ce que j’aime, c’est les livres, les histoires. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai passé tout cet été à visiter les appartements récemment vidés. Je voulais simplement trouver des livres. Des livres que je lisais dans les appartements, là où on les avait laissés, et sans jamais les emporter avec moi, même si je ne les avais pas finis. C’est bizarre une maison qui n’est pas habitée. Elle garde encore l’odeur de ceux qui y ont vécu. Et quand j’ouvre un livre, l’odeur me saute à la figure, comme si elle était enfermée dedans. Tout l’été, je me suis régalée. J’aime les histoires d’amour. Surtout celles qui finissent bien. Un homme et une femme se rencontrent par hasard. Lui, il est très beau, très riche et très ombrageux. Elle, elle est très belle, pauvre et très fière. Et souvent orpheline, comme moi. Au début, il ne se passe rien entre eux. Des fois même, ils se détestent dès le premier regard. Après, ils se rendent compte qu’ils s’aiment, mais pas tout de suite. Puis ils tombent dans les bras l’un de l’autre, parce que c’est plus fort qu’eux. L’amour est plus fort que tout. Je sais bien que ce n’est pas la même chose dans la vraie vie. Mais moi, je rencontrerai un jour quelqu’un qui me regardera et qui saura que c’était moi qu’il attendait. J’en suis sûre. Ma mère n’aime pas trop me voir plongée dans ces livres. Elle dit que ce n’est pas de mon âge et que la vraie vie commence après le mot FIN. Mais c’est normal, mon père n’est plus là. Et puis, elle, elle n’a rencontré mon père que le jour même de leur mariage. Ils ne s’étaient jamais vus avant. Elle dit qu’ils se sont aimés après. Elle dit aussi qu’elle a eu beaucoup de chance de tomber sur un homme comme lui. Mais leur bonheur n’a pas duré longtemps. Ils n’ont vécu que six ans ensemble. Mon père est un martyr de la Révolution. Il a eu juste le temps d’avoir quatre enfants avant de mourir dans une embuscade. L’aîné, c’est Mohamed, mon grand frère, trop grand pour que je joue avec lui. Puis il y a les jumeaux, Amine et Samir, des faux jumeaux, ils ne se ressemblent pas du tout. Et enfin moi. Lilas. J’aurais dû m’appeler Leïla, c’est ce que voulait mon père. Mais à la mairie, on a écrit mon nom autrement sur mon acte de naissance. Ma mère m’a dit que celui qui a reporté mon nom sur les registres, c’était un Français. Il paraît que mon père était fou de joie le jour où je suis née.

 

LUI

Depuis qu’on est à Alger, mon père a beaucoup changé. Été comme hiver, il porte des costumes avec chemise et cravate. Il dit que nous devons prendre les habitudes et les manières des citadins. Il veut nous élever. Parfois il nous parle de lui : il nous raconte que son père ne l’a pas laissé aller au collège après son certificat d’études primaires. Il avait besoin de lui pour travailler la terre, mais il travaillait très bien à l’école. Il avait les meilleures notes, il aurait pu réussir très facilement. Hamid, mon frère aîné, dit qu’on peut raconter ce qu’on veut quand c’est du passé, personne ne peut vérifier. Moi je pense qu’il veut qu’on suive son exemple. En prison, mon père a beaucoup appris. Il y avait avec lui des prisonniers plus instruits, qui donnaient des cours de français, d’arabe, de mathématiques et de sciences. Ils arrivaient à étudier sans livres, c’était comme une école. C’est là qu’il a appris l’arabe. Nous, on n’apprenait pas l’arabe à l’école primaire. On a commencé l’année dernière seulement, parce qu’on doit apprendre notre langue nationale. Moi je connais mieux le français, mais mon père dit que nous devons reconquérir notre langue. Je comprends maintenant pourquoi il ne voulait pas rester au village. Parce que, s’il était resté, il serait aux champs comme son père. Et nous, on aurait fait comme lui, on serait des paysans. Je ne sais pas ce que j’aurais fait s’il m’avait laissé choisir, parce que j’aimais beaucoup vivre et courir dans les champs, mais ce n’est pas la même chose que travailler, je sais. Ma mère a aidé la Révolution, elle aussi : elle a transporté des armes pour les moudjahidine, elle a même tenu tête à des militaires français pendant les rafles. Et puis elle nous parle beaucoup, elle nous écoute. Elle est peut-être illettrée, mais elle n’est pas ignorante, parce que ce n’est pas la même chose. Ceux qui ne sont jamais allés à l’école peuvent apprendre la vie ailleurs que dans les livres, c’est ce qu’elle dit.

 

ELLE

Ma mère reçoit une pension de veuve de guerre. Elle touche également des allocations familiales, mais même en additionnant les deux, ça ne fait pas beaucoup. Elle dit que c’est dur d’être seule pour élever quatre enfants, de les habiller, les nourrir. Mais elle ne se plaint pas tout le temps. Et quand les voisines viennent à la maison, elle rit. Elles se racontent des histoires, elles parlent surtout de leur mari et de leur belle-mère. Elles croient que je ne les entends pas alors elles se disent des choses que les enfants ne doivent pas savoir. Il y a toujours des voisines chez nous, parce que c’est une maison sans homme. Et sans homme, on est plus libre de rire, de parler. Et puis, on habite au deuxième étage, alors en revenant du marché, elles font une pause chez nous. L’autre jour, Zohra, la Sétifienne du quatrième, s’est arrêtée chez nous avec ses paniers. Elle s’est laissée tomber sur le canapé, il faisait très chaud, elle transpirait, alors elle a dit : « je rigole de partout ». Ma mère n’a pas osé rire devant elle. Zohra ne sait pas très bien parler français, mais avec ma mère, elle se permet, parce que ma mère est instruite. Elle a son certificat d’études primaires. C’est elle qui remplit tous les dossiers pour les gens de l’immeuble. La seule chose qui compte, dit ma mère, ce sont les études. Elle veut qu’on aille jusqu’au bout. Mohamed dit qu’il sera médecin, Amine veut être un grand sportif couvert de médailles d’or, il court très vite. Après les cours, il va s’entraîner au stade du Ruisseau, juste à côté. Samir ne parle pas beaucoup, il dit qu’il ne sait pas ce qu’il veut faire plus tard, il a de mauvaises notes partout, sauf en dessin et en musique. Je sais qu’il aime la musique, les chansons anglaises et américaines, genre Elvis et les Beatles. On n’a pas de tourne-disques à la maison, et on se dispute l’unique transistor. Moi je préfère les chansons françaises, Salut les Copains et surtout Françoise Hardy. Quelquefois, en l’écoutant, je pleure, parce que personne ne peut comprendre ce que je ressens. Ma mère ne veut pas que je sorte, sauf pour aller au lycée. Et comme il y a d’autres filles de l’immeuble qui vont au même lycée que moi, on y va toutes ensembles et on revient ensemble. Si je tarde un peu, elle est au balcon. Elle dit que je dois faire deux fois plus attention parce que je n’ai pas de père. Attention à quoi ? Elle répond : « plus tard, tu comprendras ». Le jour où j’ai eu mes règles, j’ai eu très peur, parce qu’elle ne m’avait rien expliqué. Quand j’ai vu le fond de ma culotte taché de sang, je suis sortie des toilettes et je l’ai dit à Maman. Il y avait mes frères. Maman m’a vite entraînée dans la chambre. Elle m’a dit que je ne devais pas en parler devant eux. C’est des choses qui ne regardent que les femmes. Et elle m’a annoncé que j’étais devenue une femme. Je sais que les garçons deviennent des hommes le jour de leur circoncision. J’ai entendu les femmes le dire à Samir et Amine le jour où on les a circoncis. J’étais encore petite, mais je m’en souviens très bien. On a fait une grande fête ce jour-là. Je me demande pourquoi on fait une fête pour les garçons, et rien pour les filles le jour où elles deviennent des femmes. On dirait que c’est honteux de devenir une femme.

 

Elle disparaît et réapparaît, une bassine de linge à la main. Il apparaît dans la pénombre et l’observe.

 

ELLE

« Lilas, viens ranger la vaisselle ! »

« Lilas, va chercher le sel ! »

« Lilas, viens mettre la table ! »

« Lilas, reviens sur terre ! »

Il faut que j’obéisse, parce que je suis une fille. Je ne comprends pas ma mère : d’un côté, comme toutes les autres femmes de l’immeuble, elle se plaint d’être toujours au service des autres, d’abord de son père et de ses frères, puis de son mari, et maintenant de ses fils. De l’autre, elle veut que je sois comme elle. Mais moi, je ne veux pas être la fille qui se tait quand on lui dit ce qu’elle doit faire ! Qui se tait et qui obéit. Eux ne pensent qu’à mon bonheur, c’est ce qu’ils disent. Bien sûr, je suis la petite dernière, la seule fille et j’ai quinze ans, mais ils n’ont pas compris que je ne suis plus une fillette. Je ne veux pas d’un bonheur qui devrait se satisfaire des désirs des autres. Alors je me suis fixé un but : réussir, pour ne pas avoir à dépendre des autres, être libre et indépendante. Et le président, notre ancien président, a promis aux femmes qu’un jour elles seraient les égales des hommes, mais il n’a pas dit quand. Il y a même un des responsables du Parti qui a dit : « les hommes ont leurs règles, et les femmes aussi ». « Très juste », ont relevé les journalistes qui ont rapporté cette phrase. C’était dans un discours et il paraît que personne n’a souri. D’ailleurs, on ne rit pas beaucoup depuis quelque temps. C’est le même responsable qui a dit : « avant nous étions au bord d’un gouffre et maintenant, grâce à Dieu, nous avons fait un pas en avant ». Ce pas en avant, nous l’avons fait le 19 juin. À la radio et dans les journaux, on a dit que c’était un « redressement révolutionnaire ». Mon oncle dit que c’est un coup d’État. C’est ce jour-là que le président Ben Bella a été mis en prison, parce que ce n’était pas un bon président. C’est ce qu’on nous a dit, après. Pourtant tout le monde avait voté pour lui. Il a été remplacé par un Conseil de la Révolution avec à sa tête un raïs qui n’a pas l’air de rire très souvent, mais c’est un héros de la Révolution, il a promis de redresser le pays qui allait à la dérive.

 

Elle étend le linge.

 

LUI

Elle s’appelle Lilas. Avant elle, je n’avais jamais entendu ce prénom. Normalement, chez nous, on dit Leïla. Des Leïla, il y en a beaucoup. Mais elle, c’est Lilas, avec un s à la fin. Et c’est la seule Lilas du monde, je crois. Elle a dix-sept ans, un an de moins que moi, et des yeux à faire chavirer une flottille de cuirassés, même en mer calme à peu agitée. Tout en elle me fait chavirer : ses yeux, son sourire, sa voix, sa façon de marcher, sa façon de me faire signe de loin quand elle me voit. Et je ne veux même pas penser à son corps, il ne vaut mieux pas. Dire que depuis des années on vit dans le même immeuble, dans le même bâtiment, et que je ne l’avais jamais remarquée ! Je n’arrive pas à y croire, tout ce temps perdu ! Tout m’est tombé dessus par surprise. Je ne lui ai pas encore dit ce que je ressentais pour elle, mais je suis sûr qu’elle le sait, elle a compris, elle ne peut pas ne pas comprendre, il faudrait être aveugle. Je n’arrête pas de penser à la première fois où je l’ai vue, elle, je veux dire vraiment vue, remarquée, parce que j’avais certainement dû la croiser des centaines de fois. Ce jour-là, elle portait une robe orange très courte, avec des petits motifs beige et jaune et des manches très larges qui faisaient comme des ailes de papillon. Elle était avec son frère Amine, elle marchait. J’étais en face d’eux, il y avait du vent et le vent plaquait sa robe sur son corps, on aurait dit qu’elle était nue.

Et depuis, je me suis mis à la course, au demi-fond, pas pour courir après elle, pour courir avec son frère, pour mieux le connaître. On fait tellement de tours sur le terrain que j’ai les jambes qui flageolent au bout d’une heure, mais j’essaie de tenir le coup. Pas très résistant, mais très motivé. Chaque fois que je flanche, je l’imagine au bout du parcours, elle, dans sa robe orange. Et je repars, gonflé à bloc. Avant d’aller au stade, je passe prendre Amine, et le plus souvent, c’est elle qui m’ouvre la porte. Maintenant, quand on se rencontre dans les escaliers, par hasard bien sûr, on se parle.

 

Il se tourne vers elle, petit jeu de scène.

 

LUI

Bonjour.

 

ELLE

Bonsoir.

 

LUI

Tu vas bien ?

 

ELLE

Et toi ?

 

LUI

Il fait froid ce matin. Mais il y a du soleil.

 

ELLE

Et ta cheville ? Elle va mieux ?

 

Un temps.

 

LUI

Elle passe son bac cette année, comme moi. Et si je réussis, si nous réussissons tous les deux, on sera ensemble à l’université et ce sera plus facile. Rien que pour cette raison, il faut que je travaille, que je ne pense à rien d’autre.

 

ELLE

Si le bus arrive avant que j’aie fini de compter jusqu’à vingt, j’aurai mon bac. Si on sonne à la porte pendant que je révise un cours, c’est sur ce cours que portera le sujet. Depuis quelques semaines, je suis totalement obsédée par le bac, pour plusieurs raisons. D’abord, le fait que mes frères ont tous réussi cet examen. Alors pas question de subir un échec. Et toute l’année j’ai traîné un sentiment de culpabilité parce que je n’arrivais pas à me concentrer sur mes cours. Mais il y avait d’autres appels, des appels auxquels je n’ai pas pu résister, des regards, des mots, des attentions. C’est merveilleux de se savoir admirée, et mieux encore, de se savoir aimée. Même si je n’arrive pas à savoir ce que je ressens pour lui. Je ne sais pas si je l’aime, mais j’aime qu’il m’aime, qu’il vienne presque chaque soir sonner à la porte pour appeler Amine, qu’il s’asseye sur le rebord d’un mur, juste en face de l’immeuble, et attende pendant des heures de me voir apparaître à la fenêtre ou au balcon, qu’il se trouve toujours sur mon chemin et qu’il fasse semblant de rien, qu’il bégaie un peu avant de répondre à mes questions, qu’il ne sache pas sourire à mes plaisanteries. S’il croit que je n’ai pas compris son manège, il se trompe ! C’est bizarre, je ne l’avais jamais remarqué avant. On se parle de temps en temps, des banalités seulement.

 

LUI

Bonjour.

 

ELLE

Bonsoir.

 

LUI

Tu vas bien ?

ELLE

Et toi ?

 

LUI

Il fait froid ce matin. Mais il y a du soleil.

 

ELLE

Et ta cheville ? Elle va mieux ?

Il n’est pas question qu’on sorte ensemble. D’abord, même si je le trouve assez mignon, ce n’est pas vraiment mon genre de garçon. Ensuite, je n’ai pas le droit de fréquenter un garçon, pas le droit de sortir avec quelqu’un, pas officiellement. En réalité c’est possible, on pourrait s’arranger, en se cachant. Mais je dois avant tout penser à mes études. C’est décidé. Je ne veux plus penser à rien d’autre.

 

LUI

à rien d’autre. Si mon père savait que ce ne sont pas ses raisons à lui qui me poussent à vouloir atteindre l’objectif prioritaire ! On ne parle que de ça à la maison : depuis que Hamid a raté son bac, ils ont mis la pression sur moi. Pour Hamid, l’avenir est à l’armée, l’avenir appartient aux hommes forts du pays, ceux qui portent des étoiles et des djebels dorés bien astiqués sur leurs galons. Aujourd’hui, les plus hauts responsables sont colonels ou lieutenants-colonels. Le président lui-même est colonel. Et depuis qu’il est arrivé au sommet, il a les pleins pouvoirs. D’où l’équation suivante : Armée = Pouvoir. À moi donc les études, le savoir, à lui le pouvoir.

 

 

ELLE

L’année prochaine peut-être, si j’ai mon bac, si je suis à l’université, tout sera plus facile. Et puis je serai beaucoup plus libre. La belle vie, quoi ! Je ne sais même pas dans quelle branche je veux m’inscrire, j’hésite, je suis indécise, comme toujours.

© Maïssa Bey & Christophe Martin, 2009