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extraits

Chemin de fer

 

 

POGO

« On fait aller. »

« ça va papa ? »

« On fait aller. »

Il dit toujours ça : « on fait aller ».

ça ne va pas plus loin que ça. « On fait aller. »

ça fait 25 ans qu’il me dit ça, mon père…

 

Mon père, il est en maison de retraite, là où il y a les anciennes forges. Il a une retraite qui ne pèse pas lourd, la maison de retraite ne pèse pas lourd non plus. Et il dit toujours : « on fait aller ».

Il tient bien le coup pour l’instant, puis un jour il va partir et la prochaine génération, ce sera moi.

 

Quand je dis à mon père qu’on est allé au Brésil ou au Portugal pour jouer, il me regarde et il me dit : « c’est bien ». Point. « c’est bien. » Je sais qu’à l’intérieur de lui-même, il est content et il est fier de moi. « c’est bien. » « c’est bien. »

 

Mon père ne parlait pas, ou très peu, il ne parlait jamais de son boulot. Comme il était fatigué, il dormait souvent. Il rentrait à la maison, il se couchait, il se levait tôt, il n’y avait pas vraiment de…

Il ne parlait pas aux collègues parce que… il avait toujours une pipe au bec. Il fumait la pipe, ses collègues l’appelaient « la pipe », c’était son surnom. Il ne parlait pas avec ma mère devant nous.

Comme il ne me parlait pas, c’était difficile de savoir ce qu’il avait fait, même de savoir ce qu’il avait fait plus jeune avant de bosser à l’usine. Il me disait deux trois bribes comme ça,

deux trois mots.

Mon père ne parlait pas, il ne criait pas non plus, et il n’a jamais levé la main sur moi. Si quelqu’un criait, ce n’était jamais mon père, c’était ma mère. Je ne le craignais pas, il était gentil, il ne buvait jamais une goutte d’alcool. Il ne parlait pas à ses collègues, il ne parlait pas à sa famille mais il était droit. Il disait souvent : « ça va péter un jour, ça va péter ». C’est tout.

 

Mon père se levait à 6h et demi. Il bossait toute la journée comme un dingue. Il partait en vélo à l’usine, une grande usine métallurgique. Il était soudeur. Quand il rentrait le soir, j’avais fini l’école, j’étais à la maison avant lui. Il arrivait avec son bleu de chauffe, son béret et ses grosses chaussures de sécurité avec des guêtres, pour éviter que les étincelles retombent sur les chevilles. Il enlevait ses chaussures et ça sentait très fort. Il mettait ses affaires sur un cintre et quand je me couchais le soir, je voyais l’ombre avec le béret, le bleu de chauffe, la veste et le pantalon, ça faisait comme une silhouette. Je regardais ça et ça me faisait peur, j’avais l’impression que ça bougeait encore.

 

Dans la ville, il y avait beaucoup de cafés. Dès qu’ils sortaient de l’usine, la plupart des ouvriers allaient dépenser la paye au troquet. Mon père n’est jamais allé au troquet, il rentrait à vélo, il ne disait rien à personne, par contre il a fait toutes les grèves et les manifestations.

 

Il m’a emmené à l’usine quand je devais avoir 6 ou 7 ans, en plein hiver. J’ai vu tous ces gaillards autour des braseros en train de se réchauffer, un vrai courant d’air cette usine, un toit et c’est tout. Il faisait très froid. J’ai trouvé ça immense, l’univers, l’atmosphère ça m’a fait un choc. Il m’a dit : « je travaille là ». Il m’a fait voir la machine, il m’a expliqué : « ça c’est un poste à souder, on peut couper avec ça ». Il découpait au chalumeau, il faisait des pièces pour la marine. Il m’a fait voir les autres machines mais je me rappelle surtout du visage des hommes qui travaillaient là-bas, des gueules burinées, des gueules cramées par la chaleur et le froid. Je savais que je n’avais pas envie de faire ça.

 

Une fois aussi il m’a emmené à Nevers en vélo. Huit kilomètres sur le petit siège derrière. C’était en plein hiver et j’étais transi de froid. On s’est baladé à Nevers, il m’a dit : « tiens tu vois cette plaque-là c’est moi qui l’ai faite ». Deux trois plaques en fer qu’on voyait à l’extérieur des maisons, il m’a montré ça.

 

Je ne me rendais pas compte, gamin, que mon père faisait un boulot dur extrêmement physique. J’ai eu une enfance super, je n’ai pas été malheureux mais le travail de mon père…

 

Il y a un supermarché à la place de l’usine, la ville est désertique, il n’y a plus rien, j’y vais rarement. J’ai une espèce de nostalgie : cette usine au bord de Loire, la tréfilerie, tout a disparu.

 

Quand j’étais adolescent, je demandais la permission de sortir à mes parents, ils m’accordaient la permission de 22h. Je rentrais 3h plus tard. Alors mon père prenait son vélo et il arpentait les rues pour voir si je ne traînais pas dans un troquet.

Une fois je l’ai ceinturé et je l’ai soulevé. Je jouais au foot dans la cour avec un ballon de fortune et j’ai dû casser un carreau. Je devais avoir 14 ou 15 ans, en pleine adolescence, la période où on se cherche, le moindre petit truc qui fait que ça déborde et clac ! ça l’avait refroidi, il ne s’attendait pas à ça. Il m’a regardé, on s’est regardé les yeux dans les yeux, deux secondes. Et puis il est parti.

 

Il est très discret, pessimiste, mais en même temps, il est très timide, distant… Il a un peu ramassé quand il était petit alors je crois qu’il était… Il a fait la guerre d’Indochine, il était parachutiste. Mon grand-père a été très dur avec lui et c’est pour lui échapper qu’il s’est engagé dans l’armée. à son retour d’Indochine, il a rencontré ma mère. Ils se sont mariés, ils ont fait cinq enfants, mais il est toujours resté un peu… dans l’ombre. Toute sa vie, il a été…

mon père…

© Christophe Martin, 2008