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extraits

Sur le carreau

  

 

Ça recommence, on est dans sa Renault 20 pourrie et il fait chier. Où il m’emmène encore ? Et je préférerais qu’il me laisse le volant, j’ai toujours peur qu’on se prenne un trottoir, une voiture ou une vieille. Heureusement, il va à deux à l’heure. Ça lui prend, il déboule à la maison et il me dit de venir : c’est très important. Il veut me montrer un truc. La dernière fois, c’était la maison où il est né, mais il ne l’a jamais retrouvée.

- Alors c’est quoi cette fois-ci : l’église où t’as fait ta communion, la salle de bal où t’as rencontré mamie, l’arbre où t’as construit ta première cabane ?

Et comme d’habitude, il ronchonne. En plus, pour être sûr que je vienne, il commence par m’annoncer qu’il va mourir. Ça aussi, il me fait le coup régulièrement, il faut dire qu’il se traîne une sale maladie. Et comme il a fumé comme un sapeur pendant trente ans… Mais il est toujours solide.

- Bon, on va où, papi ?

- Tu vas voir.

Et voilà. Il est chiant. On aperçoit les deux terrils de Loos-en-Gohelle.

- Tu vois, ça ce sont des terrils, quand on sortait le charbon de la mine, on le triait et les déchets on les accumulait ici, et ça a formé ces, ces… ces montagnes...

- Oui papi, je sais, je les vois tous les jours tes montagnes...

Parfois, je me demande s’il n’est pas en train de devenir complètement gâteux. Ou alors il ne se rappelle plus que je vis ici depuis que je suis né.

- J’ai travaillé trente ans, trente ans à descendre cinq jours par semaine, sans un arrêt maladie, sans un arrêt de travail, excepté pour les grèves.

- Oui papi, je sais, mais c’est là que tu…

Impossible d’en placer une, il est parti sur la mine, le travail, le parti. Parce que mon grand-père est communiste, un coco de chez coco, sa carte depuis toujours, et jamais une remise en cause, toujours dans la ligne, c’est pour ça qu’avec mon père...

- Et les deux tours, celle en fer et l’autre en béton, on appelle ça des chevalets, ou des chevalements…

- Je sais papi, je te rappelle qu’on habite à…

- Remarque c’est bien qu’ils les aient conservées mais à part ça, tout doit être en ruine maintenant.

- Non papi je te…

Il ne m’écoute pas. J’essaye de lui dire que je le connais bien ce lieu, le site du 11/19 à Loos-en-Gohelle, impossible d’en placer une, il est tout excité.

- Ça a fermé en 1986, t’étais même pas né, j’ai jamais voulu y remettre les pieds.

- Mais papi c’est là que tu…

- Je prenais cette route tous les jours, tu vois, ça, c’est le café de Claude et Colette, je ne sais pas s’ils sont à la retraite, il y a toujours leur nom marqué dessus.

- Oui, ils sont à la…

Et c’est reparti, qu’est-ce qu’il peut être bouché. Pourquoi on va par là ? Il n’en parle jamais, d’habitude, de la mine. Et il ne faut pas lui en parler. Tellement il était écoeuré, quand ça a fermé, il est parti vivre avec mamie dans son pays à elle, à Saint-Pol. Et comme avec mon père, c’est impossible de parler de papi... je ne sais pas grand-chose moi. On prend la petite route à gauche, on n’arrive pas trop à voir les bâtiments à cause des arbres, on tourne à gauche et juste après la grille, il pile, je suis à deux doigts de me manger la tablette devant.

- C’est quoi ce bordel, qu’est-ce qu’ils ont foutu ?

Plein de voitures, des bâtiments rénovés, des inscriptions partout ; c’est le choc pour mon grand-père. Comme il n’a pas ses lunettes, je lui lis l’inscription : « Culture Commune, scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais ».

- Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Il ne comprend plus rien, mon papi, je lui explique ce que c’est, et surtout que ça fait déjà quelque temps que je viens ici faire des ateliers.

- Attends, tu connais cet endroit ?

- Ouais, et toi, t’étais mineur ici ?

- Oui.

- Pourquoi tu me l’as jamais dit ?

- Tu m’as jamais demandé !

Réponse papi. On est sur le cul tous les deux. Mon grand-père est halluciné, il n’en revient pas.

- Je te fais visiter, si tu veux.

- On peut rentrer, t’es sûr ?

- Oui évidemment. Culture Commune, ils sont là, dans la salle des pendus.

- Ça s’appelle pas comme ça, nous on disait les lavabos. La salle des pendus, c’est la direction qui l’appelait comme ça, et les ingénieurs.

- Si tu veux, mais ici tout le monde l’appelle la salle des pendus.

- C’est des conneries, ils sont à la solde des patrons tout simplement.

- Eh oh papi, c’est fini le front populaire, la lutte des classes et tout.

- C’est bien ça le problème.

Une fabrique théâtrale dans une ancienne mine, alors ça, ça lui en bouche un coin.

- Pourquoi ils en ont pas fait un musée comme à Lewarde ?

Lewarde, c’est une ancienne mine transformée en musée, il n’est jamais allé, mais ça lui semble tellement mieux. Du papi tout craché. En parlant de craché, il se met à tousser. Ça va papi ? Qu’est-ce qui lui arrive ? Il tremble, j’espère qu’il ne va pas me claquer dans les pattes, manquerait plus que ça.

- Ça va ?

- Oui t’inquiète pas. Bon on rentre ?

Il gare la voiture et on rentre dans le hall. Je le vois qui regarde partout avec ses gros yeux. Le premier truc qu’il reconnaît, le con, ce sont les chiottes. Elles n’ont pas changé de place. Sinon l’accueil est à droite de l’entrée. Juste sur la gauche, l’escalier en fer monte vers les bureaux au premier étage. Il y a d’autres bureaux à gauche, après l’escalier et la nef, la grande salle, est en face. Je dis bonjour à tous ceux que je connais.

- Ils font quoi tous ces gens ?

Attends papi, je t’explique. Je vais te faire la visite. On se dirige vers le centre de ressources, à droite, après les toilettes.

- C’est là où je venais le plus souvent, pour les ateliers multimédia.

- Tu viens plus maintenant ?

- Avant c’était ouvert tout le temps, mais ils ont dû licencier l’an dernier à cause de problèmes d’argent et le centre n’est plus ouvert en permanence.

- Ah bon, eux aussi, décidément.

- Ouais, c’était très triste cette période, ça m’a fait de la peine et j’étais...

- En colère. Comme moi il y a 20 ans…

On rentre dans le centre de ressources et là, nouveau choc, mon grand-père reconnaît tout de suite la salle de douches. Il y a encore les carreaux de faïence. Mon papi, je l’ai rarement vu comme ça, debout, hébété, à caresser les carreaux de faïence.

- C’est là que je prenais ma douche, là, ici, toujours à la même place.

- Tu veux en ramener un.

Il me regarde d’un mauvais œil et d’un signe de tête me demande qui vient d’entrer. C’est un auteur en résidence. Je le connais, j’ai fait un atelier d’écriture avec lui il y a un an. Je lui dis que mon grand-père a travaillé ici. L’auteur lui demande s’il est metteur en scène. Euh non, il était mineur. Quand on sort de la pièce, mon grand-père est furieux.

- Quel con cet auteur, metteur en scène moi ?

Je lui explique que maintenant c’est un lieu fréquenté par les artistes, c’est normal qu’on pense qu’il soit artiste plutôt que mineur. Il bougonne je ne sais pas quoi. Je lui montre la salle de réunion, la cuisine, les sanitaires.

- Tout ça, c’étaient les douches. On a été jusqu’à 5000 à bosser ici.

- 5000 sous la douche, ça devait être joli.

- Pas en même temps, petit con.

On rentre dans la nef.

- Ah c’est sympa, y a un bar.

- Chut papi, il faut pas qu’on parle trop fort, il y a une répétition.

- C’est quoi comme spectacle ?

- C’est un mélange de cirque, de danse et de théâtre.

- Mais ils vont le jouer ici, et les spectateurs, ils les mettent où ?

- Ah mais non c’est pas un lieu de spectacle ici, c’est que des répétitions enfin parfois il y a des petites présentations.

J’essaie de lui expliquer comment marche le lieu, le partenariat avec les communes autour dans lesquelles se jouent les spectacles. On s’installe sur des chaises libres et on regarde. Mon grand-père est scotché par ce qu’il voit. Le sol est couvert de terre, il y a des fils qui pendent, des tables et des danseurs qui répètent des enchaînements.

- Dis donc, ils ont de l’énergie à revendre.

On profite d’une petite pause pour parler spectacle. Mon grand-père ne va jamais au théâtre, il a vu un ou deux comiques à Béthune, et puis il y a longtemps, les spectacles de Vilar, avec le parti, qui étaient suivis d’un bal. Il se rappelle surtout des bals et des discussions dans le car, mais pas trop des spectacles, il devait roupiller. Il a toujours préféré le foot. Qu’est-ce que je n’ai pas entendu quand je lui ai dit que j’arrêtais le foot pour faire du théâtre ! Il venait me voir jouer à chaque match, pourtant il devait se forcer, comme mon père aussi était là. Depuis que j’ai arrêté le foot, ils ne se sont pas vus. Tout ça pour des histoires de politique. Il faut dire que mon grand-père a toujours voulu l’embarquer aux réunions du parti. Résultat : mon père est parti complètement de l’autre côté. Quand il a su ça, papi, j’ai pensé qu’il n’allait pas s’en remettre. Ils ne se sont plus adressés la parole depuis. Et moi, je suis au milieu, je compte les points.

- Ils ont gardé des fils. Tu vois, on hissait nos vêtements à cinq, six mètres, on le mettait là à un crochet et on attachait le fil à un cadenas. Comme ça, les vêtements, on pouvait pas les voler et ils restaient propres et secs !

D’où la salle des pendus. C’est la première fois qu’il me parle de la mine.

- Mon grand-père à moi était paysan. Mais c’était trop la misère, il a arrêté pour devenir mineur, ici même, à l’ouverture du premier puits en 1894. Paysan ou mineur, il disait, c’est le même métier : creuser, gratter la terre.

En fait, c’est vrai, je n’y avais pas pensé. Papi, lui, il a commencé en 1960, quand le 19 a ouvert. L’autre puits, le 11, il avait été refait après la guerre 14/18, mais il commençait à être trop petit. Il me parle de la chaleur qu’il faisait au fond, la transpiration, les efforts, la souffrance, mais il aimait bien la dureté du travail.

- Regarde, ils sont comme nous au fond, ils transpirent. Ça a pas l’air d’être le genre de spectacle où ils vont causer pendant des heures avec des grands mots, comme chez Hervé Vilard ?

- Jean Vilar, papi, pas Hervé Vilard.

- Oui oui, Jean Vilar.

Hervé Vilard ! Capri c’est fini. Sacré papi.

Les comédiens ont de la terre sur le corps et sur le visage, qui se mélange à la transpiration. Mon grand-père, ça lui fait penser à la tête qu’ils avaient quand ils sortaient du fond, il n’y avait plus de différences entre eux, Marocains, Polonais ou Français, d’ailleurs ils s’en foutaient, ils étaient embarqués dans la même galère. Et là, mon grand-père repart sur mon père : comment, après l’éducation qu’il a eue, les copains marocains et polonais qui venaient à la maison, ses discours sur la tolérance, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, comment il a pu virer comme ça ? Je lui parle conflit de génération et tout le bazar, et pour finir, je lui dis que moi aussi, heureusement, je me suis rebellé contre mon père. Ah ça, ça lui fait plaisir. Parce que sinon, côté politique, même si je suis plus proche de lui que de papa, on n’arrête pas de s’engueuler, je lui parle de la dictature du peuple, du goulag, des millions de morts, il n’aime pas du tout. Il me traite d’anar mais je ne suis rien du tout moi. Tous les deux, mon grand-père et mon père, ils m’ont vacciné contre la politique, enfin je m’intéresse mais de là à aller militer, non merci.

- Elles sont jolies les danseuses, musclées mais jolies. Pas étonnant que tu préfères ça plutôt que le foot.

Dès que la conversation l’énerve, il change de sujet, et en plus, là, il me chambre ! Puis il me raconte que même lui, à force, les ambiances de vestiaires, de mecs, ça le saoulait. Au moins, aux réunions du parti, il y avait des femmes, et des jolies, d’ailleurs c’est là qu’il a rencontré ma grand-mère. Tiens ça non plus, il ne me l’avait jamais dit. J’aurais dû m’en douter. Je lui propose de continuer la visite. On passe derrière, dans le local technique, ils ont gardé la grande cuve pour chauffer l’eau. On jette un œil dans les salles de travail, la une et la deux, discrètement car il y a des ateliers. Mon grand-père reconnaît les anciennes douches des ingénieurs, celles des porions et celles des galibots.

- Les galibots c’étaient les apprentis, et les porions c’était les contremaîtres.

- Je sais papi.

- Comment je peux savoir ce que tu sais et ce que tu sais pas ? C’est pas ton père qui t’a appris ça ?

- Non, mais lui, il a pas travaillé à la mine, contrairement à toi.

- À propos, comment il va, ton père ?

Alors là, c’est bien la première fois qu’il me demande des nouvelles de mon père. D’habitude, il évite soigneusement de m’en parler, ou alors pour le critiquer.

- Tu le vois bientôt ?

- On va voir le match, à Bollaert, demain. Tu veux venir ?

- Ah bon mais je croyais que tu n’aimais plus le foot.

- Oui mais c’est pour lui faire plaisir, et ça fait une occasion de se voir, sans la belle-mère en plus, et tu sais quoi, je lui ai dit, je veux bien aller au match, mais à condition qu’on aille au théâtre, et il a accepté, la semaine prochaine on va voir le spectacle, celui avec les danseuses. Tu veux venir ?

Mais non, mon grand-père n’a absolument pas envie de croiser mon père. Pourtant il irait bien voir ce spectacle après le peu qu’il en a vu, je le sens. On retourne dans le hall d’accueil, mon grand-père me demande qui dirige le lieu. La tête qu’il fait quand je lui dis que c’est une femme et que c’est elle qui a créé Culture Commune il y a presque dix ans. L’égalité homme/femme, il n’a pas encore tout intégré.

- En tout cas, je pensais pas trouver tout ça ici, c’est du boulot hein.

Mine de rien, même s’il ne le dit pas trop, il est assez impressionné. Il veut retourner au centre de ressources.

- Tu ne vas pas piquer un carreau ?

Il marmonne quelques injures. Je l’emmène, l’auteur n’est plus là, papi contemple le mur et ses carreaux de faïence, s’attarde sur des feuilles laissées par l’auteur sur une table.

- « …lien avec la terre, avec nos racines, même moi, d’être dans ce lieu, ça me renvoie à mes propres racines, alors que ma famille n’a rien à voir avec la mine, mais avec la terre, origine paysanne normande… ». « D’être ici maintenant dans ce lieu, c’est ce qui change : notre travail, nos souffrances ne permettent pas l’enrichissement matériel de quelques-uns mais, maintenant que Culture Commune est une « fabrique théâtrale », servent l’intérêt commun plus que lorsque c’était la mine. » Hum…

- Papi, ça se fait pas de lire comme ça.

Il reste silencieux, on sort de la fabrique, on regagne lentement la voiture. Je lui propose de nouveau de nous accompagner au match demain. Il ne dit rien, fait une moue. Je sens qu’il se laisserait bien tenter, l’appel de Bollaert... Il me laisse le volant de sa vieille Renault 20, c’est cool. Il jette un dernier regard sur le lieu.

- Un jour y aura plus de pétrole, il faudra qu’on retourne chercher le charbon ici, alors on rouvrira les puits et on reproduira du charbon. Ton petit-fils peut-être il sera mineur et ton théâtre, il redeviendra une mine.

- Arrête tes conneries papi.

- Tu verras.

- Eh papi, j’espère que tu viendras me voir jouer au théâtre, enfin, quand je jouerais ?

Il ne répond pas. C’est pas gagné. On repart, mon grand-père me regarde, il me met la main dans les cheveux, ses grosses mains calleuses, je n’aime pas quand il me fait ça, j’essaie de dégager ma tête. Ah, il est chiant, mais je lui souris quand même. Il me sourit aussi. Il regarde la route. Moi je lui jette des coups d’œil de temps en temps. Il essuie une larme sur sa joue. C’est le vent, il dit, ça me fait toujours ça.

© Christophe Martin, 2007