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extraits

Un rayon de soleil

 

 

Une jeune femme et un homme sont dans un parc, assis chacun sur leur banc, côte à côte, l’homme a un livre à la main, la jeune femme éternue.

 

F.– Excusez-moi…

 

L’homme lui sourit. Silence.

 

F.– C’est le pollen, ça me fait ça, dès qu’il fait beau.

 

H.– Hem… c’est vrai qu’il fait beau aujourd’hui.

 

F.– Oui. Ça fait du bien ce rayon de soleil.

 

H.– Oui.

 

F.– C’est bien agréable de prendre un peu le soleil, surtout après l’hiver qu’on a eu.

 

H.– Oui. Ce serait bien que ça dure.

 

F.– Maintenant, on va vers les beaux jours.

 

H.– Oui.

 

Silence.

 

F.– J’espère qu’il ne va pas pleuvoir.

 

H.– Non, je ne pense pas. Il n’y a pas de nuages.

 

F.– À cette période de l’année, ça arrive vite.

 

H.– C’est vrai, il vaut mieux prévoir.

 

F.– Si ça peut durer le temps de ma pause, ce serait bien.

 

H.– Vous êtes en pause ?

 

F.– Oui.

 

H.– Vous… travaillez dans le quartier ou vous…excusez-moi, je ne voudrais pas vous déranger…

 

F.– Non non, pas du tout, vous ne me dérangez pas, je travaille dans le quartier. Vous aussi ?

 

H.– Non, moi je n’y travaille pas mais j’habite pas très loin d’ici. Et vous faites quoi comme travail ?

 

F.– C’est-à-dire… je travaille au supermarché… quand on descend la rue par là.

 

H.– Je vois bien. Et vous faites quoi ?

 

F.– Je fais un petit peu de tout, je suis caissière, mais je dois aussi alimenter les rayons, ranger, nettoyer.

 

H.– Ah oui, dans ces supermarchés, le personnel n’est pas cantonné à une seule tâche, il fait plusieurs choses.

 

F.– Oui, c’est ça.

 

H.– Ce n’est pas trop dur ?

 

F.– Si assez, c’est les horaires, par exemple aujourd’hui je termine à 14h et je ne reprends qu’à 17h.

 

H.– C’est pour ça que vous venez là.

 

F.– Oui. Et vous, vous faites quoi comme travail ?

 

H.– En ce moment, je n’en ai pas.

 

F.– Mais vous avez quoi comme métier ?

 

H.– C’est un peu compliqué, je n’ai pas vraiment de métier, je n’ai fait que des petits boulots en intérim jusqu’à maintenant.

 

F.– Quel genre ?

 

H.– Un peu de tout.

 

F.– Mais vous avez quoi comme diplôme ?

 

H.– J’ai fait des études de lettres.

 

F.– De lettres ?

 

H.– De littérature si vous voulez.

 

F.– C’est difficile de trouver du travail aujourd’hui.

 

H.– Oui, ou alors il faut accepter de faire n’importe quoi.

 

F.– Parfois, on est bien obligé.

 

H.– Ah non mais… je ne disais pas ça pour vous. C’est d’une manière générale.

 

F.– Oui, je vous comprends. Mais vous voudriez faire quoi ?

 

H.– Je ne sais pas trop.

 

F.– Vous avez bien des envies ?

 

H.– Des envies… Non pas vraiment… Ou alors si, ne pas être obligé de travailler.

 

F.– Oui, mais il faut gagner de l’argent pour vivre.

 

H.– Oui, c’est bien là le problème.

 

F.– Ceci dit, moi j’aime bien le travail, je veux dire, j’aime bien être occupée, avoir une activité, sinon je m’ennuie.

 

H.– Oui mais c’est mieux quand c’est une activité intéressante.

 

F.– Pour ça, il faut avoir fait des études.

 

H.– Pas forcément, il y a des gens qui ont des boulots passionnants sans avoir fait d’études.

 

F.– Oui mais ce sont des exceptions.

 

H.– Oui... Et vous, vous avez fait quoi comme études ?

 

F.– Moi je n’ai pas fait trop d’études, j’ai arrêté l’école à seize ans.

 

H.– Ça ne vous plaisait pas ?

 

F.– Non et puis je n’avais pas trop le temps d’étudier à la maison.

 

H.– Pourquoi ?

 

F.– Je devais aider ma mère, j’ai pas mal de frères et sœurs, je devais la seconder. Pour ma famille, ça comptait plus que les études. Ah, le soleil se voile.

 

H.– Oui mais il va revenir, c’est un petit nuage.

 

F.– Vous avez raison. Il va revenir.

 

Silence.

 

F.– Et vous, vous avez une grande famille ?

 

H.– Non… enfin je ne sais pas, normale, trois enfants, je suis au milieu, mais je ne les vois pas souvent, ils habitent loin. Et vous ?

 

F.– Moi je ne les vois pas non plus.

 

H.– Ils habitent loin aussi ?

 

F.– Non, mais je suis partie, on s’est un peu fâché et je ne les ai plus revus.

 

H.– Plus du tout ?

 

F.– Non non, je n’ai plus de nouvelles.

 

H.– Il y a longtemps que vous êtes partie ?

 

F.– Ça fait environ un an maintenant.

 

H.– Et vous n’avez plus du tout de nouvelles, même de vos frères et sœurs ?

 

F.– Non.

 

H.– Ça ne vous manque pas ?

 

F.– Si, mes frères et sœurs, si, j’aimerais bien les revoir mais ce n’est pas possible. Je me suis fait une raison.

 

H.– C’est indiscret de vous demander ce qui s’est passé, si vous avez envie d’en parler, je ne veux pas…

 

F.– Non je peux en parler. Je suis partie de chez moi parce que mes parents voulaient m’obliger à faire des choses que je n’avais pas envie de faire, je ne me sentais pas libre.

 

H.– Je vois.

 

F.– Donc j’ai dû partir, après j’ai trouvé du travail, un logement et voilà.

 

H.– Vous habitez près d’ici ?

 

F.– Non, c’est trop cher. J’habite dans un autre quartier, moins cher.

 

H.– C’est vrai que c’est cher par ici.

 

F.– Mais vous alors, vous habitez dans ce quartier ?

 

H.– Oui mais c’est une opportunité, je ne me plais pas trop, c’est petit et sombre, mais je ne n’avais pas trop le choix. Et puis finalement, mon appartement, par rapport au quartier, ce n’est pas trop cher.

 

F.– C’est un studio ?

 

H.– Oui.

 

F.– Moi aussi j’habite dans un studio, mais ça ne me déplaît pas, je l’ai aménagé comme je voulais, au fur et à mesure, parce qu’au début je n’avais pas grand-chose. Je m’y sens bien, c’est la première fois que j’ai l’impression d’avoir quelque chose à moi.

 

H.– Moi j’aimerais parfois avoir une pièce en plus.

 

F.– Moi je me contente d’une pièce.

 

H.– Moi ça fait un certain nombre d’années maintenant que j’habite dans des studios et c’est un peu difficile à force.

 

F.– C’est pour ça que vous venez là ?

 

H.– Je ne viens pas trop souvent, ça faisait longtemps mais là, le rayon de soleil m’a incité à venir.

 

F.– Regardez, en parlant de rayon de soleil, il revient.

 

H.– Oui, c’est bien agréable.

 

Silence.

 

F.– J’aime bien cette période de l’année, j’ai l’impression de revivre.

 

H.– C’est agréable, mais dès qu’il fait trop chaud, je n’aime pas trop.

 

F.– Moi j’aime bien, je préfère le chaud au froid.

 

H.– Moi je n’aime pas avoir trop chaud. Et puis quand on a froid, on peut facilement se réchauffer alors que lorsqu’il fait chaud, c’est plus difficile pour trouver le frais.

 

F.– C’est vrai, mais en même temps, j’aime bien quand il fait trop chaud pour faire quoi que ce soit et se laisser aller à cette sensation et ne rien faire.

 

H.– Je croyais que vous n’aimiez pas ne rien faire ?

 

F.– Oui, et en même temps, ça m’arrive rarement de ne rien faire, je travaille presque tous les jours. Et ce n’est pas souvent qu’il fait très chaud ici.

 

H.– Oui, parce que, quand il fait chaud et qu’on travaille, là ça devient pénible.

 

F.– Oui, c’est vrai, l’été dernier notamment. Il a fait très chaud. Mais les premiers rayons de soleil, c’est bien agréable.

 

H.– Oui, c’est vrai. Mais vous n’avez pas la climatisation dans votre magasin ?

 

F.– Non. Froid l’hiver et chaud l’été.

 

H.– Ils sont gonflés quand même.

 

F.– C’est comme ça.

 

H.– Et quand vous avez une pause, vous venez ici ?

 

F.– Seulement quand il fait beau.

 

H.– Sinon, qu’est-ce que vous faites ?

 

F.– Je vais parfois dans un petit café à côté du supermarché ou je reste à l’intérieur.

 

H.– Du supermarché ?

 

F.– Oui.

 

H.– Vous faites quoi ?

 

F.– Je range ou je nettoie.

 

H.– C’est-à-dire que vous travaillez sans qu’on vous demande ?

 

F.– Oui, en quelque sorte. C’était surtout comme ça au début d’abord parce que je n’osais pas sortir et puis parce que je n’arrivais pas à faire tout mon travail dans le temps donné, alors je disais à mon patron que je finissais pendant ma pause et parfois ça me prenait toute ma pause. Maintenant je m’organise mieux, mais ça m’arrive de rester ou parfois le patron me demande quand il y a des urgences.

 

H.– Il vous paye dans ces cas-là ?

 

F.– Non, on peut récupérer les heures mais on ne le fait pas.

 

H.– Il abuse, votre patron.

 

F.– Il a envie que son commerce marche bien.

 

H.– Mais vous trouvez ça normal ?

 

F.– Non mais je ne dois absolument pas perdre mon emploi, sans ça je ne suis rien, je suis toute seule, je m’assume toute seule alors c’est important.

 

H.– Oui mais de là à se faire exploiter.

 

F.– Mais je n’ai pas l’impression de me faire exploiter, je travaille et il me donne un salaire.

 

H.– Excusez-moi, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, mais ce n’est peut-être pas très légal tout ça.

 

F.– Je sais bien mais tant que je peux travailler, qu’il ne m’embête pas trop. C’est important, vous savez, pour moi, ce travail.

 

H.– Oui, je sens bien.

 

F.– Et vous alors, le travail ?

 

H.– Je cherche, je cherche.

 

F.– Dans quel domaine ?

 

H.– Justement, je me pose un peu la question actuellement, j’ai envie de passer à autre chose, j’aimerais bien avoir un emploi fixe, mais je ne sais pas trop dans quel domaine.

 

F.– Vous n’avez pas une petite idée ?

 

H.– Si, mais il n’y a pas trop de débouchés et ça va vous faire rire mais je suis déjà trop vieux.

 

F.– C’est quoi ?

 

H.– Conducteur de bus, mais il faut avoir moins de trente-cinq ans et en plus je n’ai pas le permis transport en commun.

 

F.– Mais il y a peut-être un moyen, ailleurs ou…

 

H.– Non je me suis renseigné partout, il faut avoir moins de trente-cinq ans.

 

F.– Mais, il n’y a pas autre chose, quand même, vous avez fait des études, vous êtes intelligent, vous pourriez sûrement travailler dans un bureau.

 

H.– Oui oui, je l’ai fait mais…

© Christophe Martin, 2005